Un insecte minuscule traversa sa table en tâtonnant sur les nervures du bois.
En guise de serviette, il utilisa une taie d’oreiller. Il s’essuya le nombril et les quelques poils du ventre. Il avait jouit en souriant puis s’était endormi.
Je te téléphone.
Il se rappela un jardin, un dimanche après-midi ensoleillé. Une sieste et une promenade avec un ami, à discuter de l’amour et des femmes. Ils étaient dans l’attente. Il y avait eu des arbres et des chemins ombragés que rendait frais le silence feuillu.
La machine pouvait bien être rouillée et les fenêtres brisées, il n’en avait cure. Après tout, ils allaient passer la chercher. Une pierre, deux pierres, puis trois, quatre, il en amoncela beaucoup pour faire un igloo. Il mit à chauffer une casserole d’eau.
La turbine principale s’actionna d’elle-même dans un vrombissement colérique. Les verres posés sur l’établi tremblèrent. Elle avait l’air de bien fonctionner. Ses doigts fourragèrent encore dans ses entrailles électriques. Une petite décharge le rappela à l’ordre.
Il se remémora le passé, mélange de sourires angéliques et purs, de phrases hachées prononcées par à-coups. Il actionna le deuxième levier. La grande vitre en plexiglas tourna de 90°. C’était un profil maintenant.
Une fonction permettait à la machine de se recroqueviller en un cube opaque. Il s’agissait d’un petit bouton situé près de la manivelle. Au téléphone, il avait posé la question « pourquoi ? ». Il y avait eu un blanc.
On lui avait remis un schéma de la machine dans une grande enveloppe de papier kraft sur laquelle était marqué « O. E. Murple ». Avant de l’ouvrir il avait bu une bière. C’était la nuit à ce moment-là.
Il avait cru bon de couper les ponts avec son passé. La plus petite passerelle avait sombré dans les courants du fleuve. Même les passages à niveau, il les avait plastiqués.
C’était l’aube et la lumière qui filtrait par le vasistas était sale, triste et délavée. Il pensa qu’à force de rester sur place, immobile, on pouvait se nécroser comme une carcasse de poulet assiégée par des essaims de mouches.
Quelques jours auparavant, il s’était entaillé l’index en bricolant avec une affûteuse de foret. Il avait juré en voyant l’hémoglobine. A présent, il avait un pansement et le jour poussa l’aube à l’horizon.
C’était un gros bébé de ferraille au milieu de l’atelier.
Il y avait une véranda et un vieux poêle éteint. Des tabourets. Un grand câble d’où pendaient d’étranges ustensiles au-dessus d’un transat tâché. Un tableau en liège sur lequel étaient punaisées des photos et des coupures de presse. Dans un coin, de la sciure et des bidons d’essence. Une ampoule chétive au plafond. Une nappe propre et repassée, pliée sur une chaise. Quelque part une radio allumée derrière un amoncellement de pneus. Une grande affiche publicitaire pour une marque très connue d’eau minérale.
Un créateur : il avait mauvaise mémoire surtout pour tout ce qui concernait sa production. Le téléphone sonna. Cette fois-ci il décrocha.
Il va sans dire qu’il lui arrivait de mettre à profit son désoeuvrement. Il prenait alors son temps. En général un livre ou un journal. Il s’essaya à la cigarette mais sans succès. Il toussait.
Une diode rouge s’alluma quelques secondes puis s’éteignit.
Un matin, de nombreuses bouteilles s’étalaient sur la table mais il ne se souvint pas de les avoir bu. Ou alors dans un autre temps. Un autre jour.
Dans l’enveloppe de papier kraft, il trouva aussi une clef.
Il gonfla la petite roue et tira un peu sur les tuyaux. La surface du métal était rugueuse et avait l’air d’une peau malade. A l’aide de la grande poulie accrochée à la poutre, il hissa un moteur subsidiaire de 43Kg puis le logea sous le siège en skaï orange. La couleur lui évoqua l’hôpital. Un accident. Le coma. Double fracture. Les broches. Le soleil d’un matin déjà en sueur. Des voix. On lui demande son nom. Le jour. Il souffla puis but une gorgée d’eau à même le robinet.
Il fit tomber une boîte de vis. Le contenu se répandit d’un « voilà ! » cristallin. Il maugréa. Il donna un coup de pied dans un sac de plâtre. Il les rangea , une à une. Il les compta. 59 vis. Peut-être était-ce l’heure de son atelier ? 59. Si c’était des heures c’était presque trois jours. Il s’empara de la scie sauteuse et dessina un cercle dans une espèce de contreplaqué. Il y eut des gouttes d’huile quand le bruit de l’outil s’arrêta. Si c’était des minutes c’était presque une heure. Il débrancha la scie. Dehors, le jour encore mais avec plus de nuages.
Au téléphone, après un long silence, il relança aussi « et la clef, c’est pour quoi faire ? ». La voix lui parla d’un casier qui se trouvait dehors, loin de son atelier. Quelque part. Ses ongles étaient noirs. Il n’avait pas très bien compris.
Il était en paix et ses tempes grises avaient brûlé. Une pince chromée l’observait. Pour couper court, il se leva et essuya quelque chose.
Un peu plus tard il réalisa ce qu’il voulait dire, ce qu’il avait toujours voulu dire sans le savoir vraiment lui-même. Il regarda le calendrier jauni où une jeune fille pulpeuse et blonde lui souriait avec ses seins et ses aisselles en creux nus.
Affûteuse de forets de diamètre 3 à 80 mm, entrée de tarauds, alésoirs, fraisoirs à tête de vis et aussi machine sur socle, sous arrosage, dispositif d’amincissement de l’âme, forets à pentes, plats ou à pointes. Mise en œuvre et affûtage très rapide par mandrin 6 mors sous arrosage. Affûtage de tous modèles de forets HSS. Angles de dépouille variables, angle de pointe variable : à volonté. Il se coupa l’index dans le sens de la longueur et du sang se répandit sur l’affûteuse. C’est là qu’il jura.
Il crut entendre un bruit dans un coin du plafond à mi-chemin entre le grincement et le craquement. Qu’aurait pensé son père ? Comment aurait-il géré la peur ? C’était la question des fils et son père été mort il y a quelques années déjà pour ne plus pouvoir lui répondre.
La question des fils et les aisselles en creux nus.
Sa perceuse avait une transmission par palier avec une possibilité de taraudage et d’arrosage par lubrification. Il fit donc un trou sur la plaque de fer qu’il avait récupéré dans un entrepôt. Il abaissa le levier et vit la mèche s’enfoncer dans ce qu’il lui restait de vie de famille. Sa plaie avait du sécher. Derrière l’amoncellement de pneus, la radio lança son flash d’info.
Une diode rouge s’alluma encore puis s’éteignit en clignant de l’œil.
L’odeur de plastique brûlé ne le dérangea pas. Il y était habitué. De près ou de loin. Il poussa le diable près de l’entrée. Dessus un tas de câbles graisseux. Il avait eu de la chance avec cette commande. La lumière étouffante du soleil l’invita à ouvrir les écoutilles du plafond. Il faisait chaud. Il estima que c’était le calendrier avec la fille blonde. Après tout ne s’amusait-il pas à jeter des pierres dans le vide ?
Il se pinça l’arête du nez à la recherche de la voix, celle du combiné. Vous trouverez une clef dans l’enveloppe. Elle ouvre le casier. A la gare de O.
Pendant la nuit, on avait essayé de le cambrioler. Mais visiblement la double cloison et la vitre sans tain avaient eu raison des silhouettes de passage. Avaient-elles un rapport avec la ville de O. ?
Comme un courant d’air une réflexion lui effleura le cortex cérébral, une idée, un agencement de présupposés sans ordre. Il conçut brièvement un théorème.
Il avait ainsi été tour à tour technicien de surface, érotomane, gardien de pont-levis, marin de terre, pêcheurs d’erreurs, boulanger de femmes, masseur équilibriste, chef intendant de l’obscurité, etc. sans très bien savoir à quel saint se vouer.
La tige était tordue, rentrée vers l’intérieur. A bon escient il utilisa le temps qui lui était imparti pour refaire le monde et poser des jalons.
Il restait un peu de batterie pour allumer les deux projecteurs centraux et faire tourner les grands panneaux.
Ils s’étaient rencontrés au restaurant. Elle s’était assise en face de la banquette, à côté de lui. Un restaurant thaïlandais avec des couverts, des boulons, de la rouille et un haut voltage. « Je t’appelle demain » lui avait-elle signifié en parlant comme dans un film muet.
Le demain était un autre jour et pourtant un jour à part entière.
Ce n’était pas l’immobilité qui lui était pénible mais bien plutôt l’inaction.
Effectivement la clef ouvrait un casier. Dedans, il y avait trouvé un paquet de viande avariée, enfin, c’est ce qu’il pensa au début. Quand il l’ouvrit, il comprit.
C’était en pleine journée. La machine s’ébroua et il y eut de la fumée. Il ouvrit les vasistas et fit un appel d’air.
Il se demanda quand elle allait appeler. Peut-être l’avait-elle appelé après tout. Il avait oublié. Ce devait être ça. Il avait oublié.
Il regarda la photo encadrée. Son ex-femme. Un jardin. Des badauds en arrière-plan. Des arbres. Des sourires. Il donna un coup de poing sur le passé. Le visage se fêla. Il ne voulut plus en entendre parler. C’était un créateur après tout.
Dans le casier, ce n’était ni un sac ni de la viande. C’est ce qu’il avait cru. Un jeune homme lui avait demandé derrière lui « qu’est-ce que c’est monsieur ? ». Il avait répondu « un morceau de mon passé ». C’était à la gare de O. Un autre temps, un autre espace, avec plus de lumière et de bruit, plus de gens, plus d’odeurs. Les chiffres du casier étaient gras.
Il réchauffa un peu de café en acier liquide. Ses mains en cuivre reflétaient à présent des circonvolutions aquatiques. Il se vit dedans et quand il tourna les paumes, deux grandes vis dépassaient de son épiderme. Elle avait appelé mais il ne s’en souvenait pas. Sur le sol, une boîte renversée. Un cadre fêlé. Un marteau. A la radio, du jazz.
Grâce à ses lames ouvertes, elle pouvait éventuellement cisailler des barres laminées, au besoin oxydées ou recouvertes de calamine, ou encore aux extrémités irrégulières. Mais ce n’était pas sa fonction principale.
Un court-circuit enraya les moteurs auxiliaires et la machine se mit en veilleuse. Une odeur de plastique brûlé flottait encore dans l’atelier. Il ouvrit la porte d’entrée et sortit dans la cour. Le couple de quinquagénaires n’était plus là. Sur un pavé, deux mégots de cigarette aplatis. Un ouvrier ressorti des toilettes dans un ouragan de chasse d’eau. Ils se regardèrent à peine.
Il y a longtemps, il avait fait une partie de billard avec l’un d’eux. Maintenant, il reconnut enfin sa voix dans le combiné.
La vis s’extirpa d’elle-même comme un bigorneau. Il passa ses mains sous l’eau. La fille du calendrier lui souriait. Quand il ferma le robinet, l’évier était rouge et glaireux. Il avait fait une fausse couche.
A la place des bras, il avait deux grands ressorts rouillés qu’il fit bouger difficilement. Ils vibrèrent un peu. Il transpirait. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front. A la radio, un morceau de Darren Emerson. Où étaient ses bras ? Ce n’était pas le moment. Ils allaient venir la chercher.
Le train de ses vacances ne lui évoqua qu’une longue litanie de remontrances. Au restaurant, elle lui avait fait du gringue. Il y avait été sensible.
Ils arrivèrent à bord d’une voiture grise aux vitres fumées qui se gara près d’un break blanc immatriculé dans le 87. Sur le moment, il crut qu’il n’y avait personne à l’intérieur. Une espèce de corbillard fantôme poussé par le vent avec la même célérité qu’ont ces boules de broussailles dans les westerns, quand les rues se vident dans l’attente d’un duel. Il les fit entrer et discutèrent. Entre temps, il avait réussi à cacher ses ressorts et à nettoyer le sang. « C’est votre femme ? » demanda l’homme en indiquant le cadre fêlé. Il décida de s’expliquer mais s’arrêta : cela lui aurait demandé beaucoup trop de temps.
Il avait conscience de l’instant mais ne le remarquait plus. En tant que créateur il savait toujours ce qu’il était, où il en était, pour qui il était, vers quoi il allait. C’était son secret.
Dans l’intervalle il se rendit compte qu’il avait oublié de remettre en état l’ampoule du fond.
Ils lui apprirent que la machine lui était destinée et qu’elle avait été pensée pour qu’il se défende.
Le canon d’un 9mm lui intima l’ordre de s’installer sur le siège en skaï orange. Il avait les ongles sales mais la fille blonde du calendrier lui fit un clin d’œil coquin. Ce n’était pas le moment. Il prit place dans sa création.
Comme promis, elle l’appela en fin de journée mais il était déjà dans sa machine. Les panneaux centraux avaient été reliés à ses bras-ressorts. Ses jambes n’étaient plus qu’un gribouillis de fils électriques. Il pensa qu’à force d’attendre, la fille du calendrier allait sûrement lui parler…
vendredi 5 septembre 2008
lundi 28 avril 2008
Des fois il s’arrêtait, saisi dans une contemplation secrète et imperméable puis il reprenait les cent pas. « A demain » lui avait-elle murmuré dans un sourire par-dessus les épaules d’un homme qui lui parlait. A présent, il se demandait si elle avait bien rajouté dans un souffle « je te téléphone ». Peut-être l’avait-il rêvé.
jeudi 24 avril 2008
mercredi 16 avril 2008
samedi 12 avril 2008
dimanche 30 mars 2008
Il se demanda à quoi elle allait bien pouvoir leur servir. C’était un créateur, rien de plus. La pluie s’était calmée. Par son isolement, il parvint à dénicher des idées joviales et optimistes. C’était peut-être un créateur d’idées après tout, avec ses manières. Il avisa la grande mécanique et s’installa dedans pour voir quel effet ça faisait.
vendredi 21 mars 2008
Il trafiqua le duplicateur de vitesse et posa une bâche sur la partie en bois. Il n’aurait su dire quelle heure il était, ni comment passait le temps. C’était un temps d’atelier avec quelques références solaires, des critères lunaires au-dessus du vasistas et des ombres profondes. Il était entré dans le monde adulte en souriant à un couple de quinquagénaires qui passaient dans la cour. L’existence faisait une pâte.
jeudi 20 mars 2008
Un matin, il actionna la manette. Un grondement se fit entendre puis une sorte de couinement.
Libellés :
La Machine,
la machine nouvelle Dadoun,
nouvelle Dadoun
mercredi 19 mars 2008
mardi 18 mars 2008
C’était une promesse faite de boulons, de vis, de clous et d’électricité, d’huile et de cadrans. Quand on se penchait dessus et qu’on reniflait, on pensait tout de suite à ces odeurs de vieilles machines à écrire. Il tourna autour et vérifia la présence des condensateurs et des fusibles. Un rayon de soleil perla sur l’établi.
lundi 17 mars 2008
Les éclaircies succédèrent à la pluie. Plus tard, dans la soirée, ce fut le contraire. Trônant au milieu de son atelier, la machine le dévisageait, impassible et silencieuse. Il pensa qu’à force de l’observer, il pourrait peut-être lui donner vie. Il se fit un café puis vérifia la batterie et le niveau d’huile, sur le côté, à droite de l’ampoule. La machine devait être prête pour le lendemain. Ils viendront la chercher, enfin…c’est ce qu’ils avaient dit au téléphone.
dimanche 16 mars 2008
16.03.08
Il tira doucement la ficelle et fit jouer la poulie sur son axe. Il s’assura que le mécanisme entraînait bien la courroie du centre et que la vis avait bien été placée puis appuya sur le ressort. Ses mouvements devenaient eux-mêmes mécanisme comme si la chair avait troqué sa chaleur contre le froid du métal. Ensuite, il relia l’ensemble à un ensemble beaucoup plus vaste. Il avisa un marteau sur l’établi et planta trois clous : l’un au-dessus du cadran principal, l’autre à quelques centimètres de la poignée, le dernier enfin, près de la roue.
Il tira doucement la ficelle et fit jouer la poulie sur son axe. Il s’assura que le mécanisme entraînait bien la courroie du centre et que la vis avait bien été placée puis appuya sur le ressort. Ses mouvements devenaient eux-mêmes mécanisme comme si la chair avait troqué sa chaleur contre le froid du métal. Ensuite, il relia l’ensemble à un ensemble beaucoup plus vaste. Il avisa un marteau sur l’établi et planta trois clous : l’un au-dessus du cadran principal, l’autre à quelques centimètres de la poignée, le dernier enfin, près de la roue.
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